HOLLYWOOD
WASHINGTON PENTAGONE
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INTRODUCTION

« Depuis plus de cinquante ans, l’histoire stratégique américaine est aussi celle de tout un secteur du cinéma qui vient prolonger l’histoire réelle par la création d’un univers d’images et ainsi d’un univers mental où se constitue l’identité stratégique américaine comme l’une des dimensions essentielles de l’identité nationale. Dans celle ci se rejoignent le sentiment d’être un peuple élu et de mener des guerres justes, ou qui le deviennent grâce au pouvoir de la symbolisation cinématographique. » J.M. Valantin.

Cet article va se pencher sur les rapports entre ces trois pouvoirs considérables que sont Hollywood, le Pentagone et Washington à travers ce qu’on appelle le cinéma de sécurité nationale. Ces films mettent en scène la nation américaine en danger, qu’il s’agisse d’une menace appartenant au réel (politique, militaire, terroriste, nature) à l’imaginaire (extra terrestres, monstres divers) à la métaphore (les extra terrestres des fifties symbolisant les méchants soviétiques perçus alors comme aussi étrange que des martiens).
Ces films sont des commentaires pertinents de la production de stratégie américaine qui « représente une activité collective dominante qui mobilise aussi bien l’Etat que l’industrie, non seulement militaire mais aussi civile, le secteur scientifique, l’université, les médias et de larges pans de la société civile. Elle résulte des luttes de pouvoirs perpétuelles entre la Maison Blanche, les commissions sénatoriales, le Pentagone, les services armés, les agences de renseignements, le complexe militaro-industriel. »Cette production de stratégie est dominée par l’idée de menace et pour les américains « tout potentiellement fait menace ». La « perception parfois presque obsessionnelle de la menace, là où d’autres verraient simplement des différences ou des obstacles naturels, est au cœur de la production de stratégie. » nous dit J.M. Valantin.
Le terme « film de sécurité nationale » fut défini en 1999 par l’historien et spécialiste des stratégies et doctrines militaires américaines Michel Ronai. Il fut ensuite repris dans le livre de Jean Michel Valantin « Hollywood, le Pentagone et Washington ». Pour rédiger cet article j’ai repris le plan et l’argumentaire du livre de Valantin, que j’ai synthétisé et enrichi d’analyses personnelles et d’éléments provenant d’autres sources. Cet article se propose donc d’offrir un aperçu des liaisons intimes qu’entretiennent le pouvoir de la plus puissante nation au monde avec les créations culturelles qui émane de ses usines cinématographiques.
Le but est de tenter d’expliquer pourquoi un film comme Aliens par exemple est dans la continuité de la propagande développée par le reaganisme réactionnaire, pourquoi dans les années 80 nous avons vu fleurir la mode des films d’action, pourquoi le film de guerre des années 60 n’est pas le même que celui des années 70, pourquoi et comment les U.S.A. ont décidés d’écrire eux mêmes une histoire fantasmée qui remplacera dans le cœur et l’esprit du public les réalités de l’Histoire vécue…

« Si les producteurs de Hollywood se servent de l'armée, qu'ils compromettent leur intégrité artistique pour qu'un scénario reçoive l'approbation de l'armée, c'est parce que ça leur permet de faire des économies. Ce qui intéresse Hollywood, c'est le résultat financier. Si j'avais un conseil à donner aux spectateurs, qui sont les consommateurs de ces produits, ce serait de prendre conscience, quand ils regardent ces films, que ce sont des films de propagande gouvernementale. »
Joe Trento, journaliste, écrivain.

I - A PROPOS DU CINEMA DE SECURITE NATIONALE ET DE LA PRODUCTION DE MENACES

Pénétré par les grands mythes fondateurs de la nation américaine, le cinéma américain ne fait que les ré-exploiter encore et encore pour ainsi en fournir une modernisation, rappelant leur universalité et leur profond enracinement par la force de l’image. « Le mythe a une double fonction : il désigne et il notifie, il fait comprendre et il impose » (Roland Barthes).
Il y a le mythe de la destinée manifeste, les U.S.A. ont une « mission civilisatrice », il faut exporter, s’étendre le plus possible. On trouve également le mythe de la cité sur la colline provenant des premiers colons américains, persuadés de bâtir une Nouvelle Jérusalem dans la foi d’une alliance avec Dieu, rendant sacrilège toute attaque contre l’Amérique. Le dernier mythe est probablement le plus puissant : il s’agit du mythe de la Frontière, le mythe d’un espace repoussé par les colons, un espace hostile peuplé d’indigènes. La collectivité s’y trouvant mise à l’épreuve. Ce mythe de la frontière est un « un condensé de la mémoire de la conquête de l’ouest, de la construction de la collectivité nationale et de l’usage répété et légitime de la force armé contre toute entité menaçant la communauté et ses règles »1 est largement présent dans la mentalité américaine. 
Ces trois aspects servent de socle commun sur lequel s’équilibre la stratégie militaire américaine, leur interprétation au gré des événements politiques, des gouvernements ou des crises est mis en scène par ce Cinéma de Sécurité Nationale. Ces trois mythes sont accompagnés de quatre autres mythologies politiques secondaires que l’on retrouvera cycliquement au cours des années dans de nombreux films de ce type. Il y a la « conspiration », « le sauveur », « l’âge d’or » et « l’unité ».

La stratégie globale des Etats Unis est déterminée par un rapport au monde assez unique : Les U.S.A. ne connaissent pas de voisins hostiles, ils sont protégés par deux océans et n’ont jamais connus d’invasions. Pourtant, le monde extérieur est perçu comme lourd de menaces potentielles et sert principalement de projection au mythe de la frontière. La construction nationale n’a pas été développée au cours d’invasions mutuelles ou d’échanges commerciaux mais s’est opérée et s’opère encore contre « un autre générique ». Plutôt récente et fragile cette société a besoin de ce consensus autour d’une menace commune qu’utilise le pouvoir fédéral pour assurer son développement.
Le cinéma de Sécurité Nationale développe alors tout l’éventail des menaces probables, improbables, connues ou inconnues. La menace selon M. Rogin c’est « Le démon étranger, l’anarchiste poseur de bombes, la conspiration communiste tentaculaire, les agents du terrorisme international (qui) sont des figures familières du rêve éveillé qui domine si souvent les politiques américaines », mais c’est aussi la nature qui est perçue de manière stratégique mais aussi comme un déchaînement divin. L’ensemble de ces menaces légitiment la production de stratégie et le développement de la puissance militaire. La menace doit avoir une dimension affective, elle doit soulever un sentiment collectif, unir la collectivité contre elle et susciter la peur, l’inquiétude et la méfiance. On aurait tort de croire que Hollywood ne fait qu’illustrer les menaces utilisées par le pouvoir politique ou militaire, Hollywood participe pleinement aux débats, parfois de manière active, au sein du ministère de la Défense.
 

PARTIE 2 : DES MODALITES DE COOPERATION ENTRE HOLLYWOOD ET LE POUVOIR