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JE SUIS L’AIGLE DE LA ROUTE ET JE TRACE UNE ROUTE VERS LA LIBERTE POUR TOUS ! On a souvent parlé de ce film comme du premier « western sur roues ». Beaucoup d’éléments rattachent Mad Max, film d’anticipation, à ce genre du passé. La première image du film est celle du poste de police, bâtiment presque à l’abandon dont les lettres « Halls of justice » ne tiennent plus en place le faisant ressembler à une sorte de saloon détruit. Il y a les panneaux de circulation indiquant que la route est mortelle et qui tient les comptes du nombre de décès, celui avec la tête de mort « prohibited area ». Il y a bien sûr la ville où les motards vont chercher le cercueil qui est arrivé par le train à vapeur, avec sa grande allée centrale et ses maisons qui offrent la vision d’un far west ressuscité. On peut également ajouter à ça les tenues des motards privilégiant les peaux de bêtes, les duels (face à face sur la route entre Max et l’Aigle de la route, puis avec les motards lors de sa vengeance) ou l’attaque du camion citerne anticipant le « camion diligence » du film suivant. Tous ces éléments disposés au long du film plantent un décor d’un monde revenu à une ambiance sans foi ni loi. Hormis les policiers et les motards qui s’affrontent, l’espace qui les entoure est limité à cette image fonctionnelle. Lors de la première poursuite le film s’attarde quelques instants sur des passants, ne leur offrant que des dialogues purement illustratifs, la suite du film les fera purement et simplement disparaître. Le décor de Mad Max n’étant que l’expression visuelle d’un monde qui tombe en ruine. Et si ce décor est aussi succinct c’est aussi parce que le premier et troisième acte du film sont entièrement dédiés à la route. C’est sur ce ruban d’asphalte qui semble se dérouler sans fin dans les plaines du bush australien que la tragédie prend place. |
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CA VEUT DIRE QUE JE T’AIME IDIOT ! On pense souvent que le film raconte comment Max, père de famille et bon policier, va décider de se venger des salopards qui ont massacré son coéquipier et sa famille. S’arrêter à ce lieu commun c’est finalement oublier que cette vengeance qui façonne le dernier acte du film n’est finalement que la conclusion d’une histoire dont le propos est ailleurs. On lit souvent que Max bascule lorsqu’il perd ces fameux êtres chers, qu’il était « un mari et un père adorable » (1) sous entendu qu’il sera contaminé par l’inhumanité d’un monde à la dérive qui le forcera à rejoindre les renégats. Mais si on regarde le film de Miller avec un œil attentif on comprend que le film n’est pas si manichéen et que les différents personnages ont une épaisseur psychologique parfois inattendue qui, finalement, offre une lecture plus élaborée du film. Max n’est peut être pas le héros que le film semble mettre en avant. Jouant sur les attentes des spectateurs pour continuellement les contourner, Miller a réalisé avec Mad Max un film bien plus complexe que la rumeur veut bien laisser croire, réduisant souvent le film qu’à une longue poursuite motorisée magistralement réalisée. Le film débute avec deux groupes qui s’affrontent : les policiers (la force patrol) et un gang de motards (les Aigles de la route – Nightriders en VO). Jusqu’à la conclusion du premier acte qui prendra fin avec la mort de Jim « Le Gorille », les séquences vont s’alterner entre la police et les motards, ne laissant seulement qu’une unique séquence sur Max et sa famille. |
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TANT QUE LA PAPERASSERIE EST EN REGLE, FAITES CE QUE VOUS VOULEZ La première image, nous l’avons dit, présente d’emblée la police comme une institution en ruines, comme une force (« farce » comme c’est noté sur le panneau routier dans la première scène) qui part en total délitement. |
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L’autre personnage important c’est bien sûr celui qu’on devine être pour Max l’ami de longue date, Jim le Gorille. Lors de la première scène on nous le présente comme un plaisantin motivé par son boulot. Mais lorsqu’il ramassera la jeune fille victime du gang, on le découvre alors sensible et attentionné. Et alors que l’un des responsables, Johnny le Beau, est relâché pour manque de preuves, se contrefoutant de la loi, il cherche à se faire justice lui-même. Visiblement il prend les choses très à cœur et est le premier personnage semblant avoir une approche sensible, humaine de la situation. Lui aussi semble transporté par une espèce de foi, il n’attend pas de héros, il cherche juste à faire vivre un idéal de justice, jusqu’à pousser l’incident sur un terrain personnel. Pratiquement à mi parcours, le film revient sur lui et développe son caractère de manière inattendu dans le contexte de l’histoire. On le voit dans un club disco enthousiasmé par le charme que lui fait une chanteuse dont les paroles « motorbikes and leathermen take me to the end of a dream » lui sont visiblement destinées en personne. Lorsque le lendemain matin on le voit dans son petit meublé et qu’on découvre accroché sur sa porte un bébé en plastique, on comprend qu’il est frustré de ne pas avoir de vie de famille. Sensible, affectueux, attentionné, mais seul… Son rôle, comme nous le verrons, ne se définit finalement que comme contrepoint du héros. C’est sa mort, peut être plus que celle de Jessie et du bébé qui cassera celui qu’on appellera plus tard le Guerrier de la route. |
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Leur entrée en scène est saisissante : ils arrivent en bande, se rangent en ligne et font leur cirque en faisant ronfler les becanes que le chef fait stopper d’un geste autoritaire, ils envahissent alors la rue de manière très chorégraphiée, certains faisant des pas de danse. Ce débarquement semble surjoué comme si la rue principale de cette petite ville était une piste de cabaret où l’on allait jouer un western. Plus tard, lorsqu’ils sont sur la plage, Mudguts (Merdouille en VF) et Condolini plaisantent avec un mannequin devant leurs compagnons comme s’ils étaient sur une scène. Outrées également sont les attitudes du Chirurgien qui ne peut s’empêcher de cabotiner, mystique et grandiloquent, face au chef de la gare, roulant de grands yeux lorsqu’il lèche la glace de Jessie, hurlant et feignant avec espièglerie la terreur devant le fusil de Mae, soufflant comme un coyote devant Max essayant de l’abattre… TU PENSERAS A LUI QUAND TU REGARDERAS LA LUNE LE SOIR ?
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ENCORE UN TYPE QUI PRENAIT SON PIED EN CONDUISANT
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Des policiers impuissants et passéistes, des rebelles sauvages, sexuels et assoiffés de chaos et de liberté… Dans ce maëlstrom de pourriture le commun des mortels était brisé, écrasé… Mais avant d’être un homme vidé, consumé, ravagé, avant de devenir l’icône mythique que nous connaissons tous, qui était donc Max ? On lit donc souvent qu’il était un agréable père de famille, un policier efficace et que dans le rugissement d’un moteur il avait tout perdu, devenant ivre de vengeance il était devenu quelqu’un d’autre. Si on regarde attentivement le film on comprend pourtant que les drames qu’il va connaître dans le film ne vont pas tant le détruire que le révéler pleinement… Finalement Max ne change pas, il devient celui qu’il a toujours été. |
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ON DIT QUE LE PUBLIC NE CROIT PLUS AUX HEROS |
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La figure héroïque va se dessiner pendant toute cette première partie et c’est après cette introduction qu’on découvrira l’accessoire de notre héros qui devra l’aider à mener à bien sa quête. Luke a son sabre laser, Indy son chapeau et son fouet, Max devra prendre le volant de son V8, le destrier mécanique avec lequel il rentrera en symbiose jusqu’à ce que bien plus tard il finisse par le perdre retrouvant une certaine humanité, mais ceci est une autre histoire... Miller en fin connaisseur de l’œuvre de Joseph Campbel (2) établit la structure classique du mythe. |
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Lorsqu’ils seront tous les deux ensemble au bord de l’eau, il lui avoue « j’ai jamais eu l’occasion de te dire ce que je pensais de toi » et plutôt que de lui déclarer sa flamme, il fait l’éloge de son père en expliquant combien il était impressionné étant petit par la force qui se dégageait de lui… Jessie est obligé de l’embrasser pour clore son apologie de la virilité paternelle. Finalement son couple n’a pas l’air d’aller si bien que ça, Max reste sourd aux attentes de sa femme qu’il semble délaisser. Il suffit de voir l’attitude polie qu’il a lorsqu’il regarde Jessie jouer du saxo, comparée à l’enthousiasme brûlant de désir de Jim devant la chanteuse dans le club Disco. Max est bien un policier, dans le camp des impuissants, ou plutôt dans son cas, dans celui des castrés… Par contre lorsqu’on voit le tour que Fifi joue à Max en l’embobinant avec une rutilante nouvelle voiture, il est évident qu’entre sa famille où il a du mal à trouver sa place et l’autre où sous la confortable autorité paternaliste du chef Macaffee son choix est fait. Lorsqu’il ira finalement démissionner, Fifi lui dira « encore ? », montrant ainsi qu’il n’avait jamais réussi à franchir le pas. Et s’il décide le franchir là, c’est bien parce que cette fois ci l’équilibre est rompu. Max « [a] du mal à mettre de l’ordre dans [sa] tête » dit il à sa femme, « il ne reste plus rien »… |
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Et il expliquera à Fifi qu’il a peur de devenir comme ceux qu’il chasse, qu’il n’y a finalement plus de différence si ce n’est l’insigne de bronze. Fifi, qui travaille pour le public, notamment celui du film qui espère toujours voir le héros se lancer dans sa quête de nettoyage de la racaille en chevauchant son « dernier né des V8 » prophétise l’avènement du mythe : « On dit que le public ne croit plus du tout aux héros à notre époque je m’en contrefous, avec toi max on va leur montrer ce que c’est que des héros »… Mais Miller qui décidemment à bien lu Campbell décide que Max rejette la proposition : « t’espérais vraiment me garder en me sortant des conneries pareilles » ! Pourtant Fifi rassure le spectateur : « T’es piégé max, et tu le sais autant que moi »… Effectivement si Max est piégé c’est que finalement il fait déjà partie de la racaille motorisée, sauf qu’il agit pour le compte de représentants d’une Loi qui s’effondre, mais que restera t’il si même l’insigne de bronze perd son sens ? Et ce qui jusqu’à lors faisait la différence, ce qui servait à Max de garde fou, c’était son contrepoint, celui qui roulait pour la justice, celui qui représentait la volonté d’un idéal familial, celui qui était sensible et qui savait que ce qu’il faisait était bon : Jim. Sans lui, effectivement, il ne reste plus rien, juste la peur de devenir marteau parce que, comme il l’avoue à Fifi : Il commence à y prendre plaisir. T’ES PIEGE MAX, TU LE SAIS AUTANT QUE MOI Max renonce donc à la route et décide de castrer ses jouissantes soupapes pour se consacrer à sa femme et à leur gamin… Ils partent vers le Nord avec leur van dont les fenêtres représentent des peintures d’un futur de science fiction radieux qui n’existera jamais. Si pendant ces vacances la scène du lac nous montre Max parlant de son père plutôt que de son amour, avant que Jessie ne finisse culbutée par la moto du Chirurgien il aura la première et seule attention pour elle en lui refaisant les signes qui disent « je t’aime » dans le langage des sourds, cette petite éclaircie sentimentale (au-delà d’un évident autisme émotionnel) arrivant juste avant le drame n’a finalement pour but que d’amplifier l’horreur qui va suivre. Et lorsque sa femme et son fils disparaissent (3) Max n’a plus aucune barrière pour s’assumer et sombrer dans ce qu’il est vraiment, tel qu’il a toujours été, c’est là que le héros se révèle à lui-même. Il part chercher sa voiture tournant le dos à l’écran et dans le même plan la voiture arrive vers le spectateur dans un fondu enchaîné où l’espace d’un instant Max et le V8 ne font qu’un, il retrouve la gravité et la rigueur qu’on devinait chez lui lors de la première scène. Il est devenu Max le furieux, traduction plus correcte que Max le fou. |
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La quête de Max c’était de sombrer et de se débarrasser des oripeaux sociaux qui lui collaient encore à la peau, pour n’être qu’une ombre dans une chasse sans fin. L’Interceptor glisse sans bruit, uniquement accompagné du score dramatique de Brian May. Max roule droit devant, vers une lumière au fond qu’il n’atteindra jamais, la destination ne compte plus, son seul horizon c’est la route. L’idée de futur disparaît pour laisser place à un présent perpétuel, Max est devenu le guerrier de la route que Fifi appelait.
CETTE CREATURE N’EST PAS CE QU’ELLE SEMBLE ETRE |
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Mad Max a 30 ans, il n’a jamais été égalé. Les poursuites en voitures tournées depuis, bien que dopées aux effets numériques, n’ont jamais réussi à lui faire de l’ombre. Seul peut être le Death Proof de Tarantino a réussi à lui rendre un hommage émouvant grâce à un tournage sans trucages, proche des véhicules aux moteurs ronflant comme des violoncelles. J’ai découvert la trilogie à la fin des années 80 dans un petit cinéma de banlieue pour une nuit qui leur était consacrée. A l’époque on ne trouvait pas facilement de VHS et l’aura mystérieuse, intrigante et sulfureuse qu’avaient ces films était impressionnante et c’est donc émerveillé que j’ai découvert sur grand écran, le son du V8 me clouant au fauteuil, l’opéra fait de cuir et de tôle de George Miller. On dit souvent qu’un film que l’on n’a pas vu au cinéma, on ne l’a pas vraiment vu. Mad Max en est l’une des plus belles preuves. 20 ans après l’avoir vu, le film vit toujours… dans ma mémoire ! |
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| NOTES :
1 – Lu dans le très médiocre article de Délelée dans le Mad Movies #198 |
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ce texte a été originellement publié dans le zine MES MOTS ONT LA PAROLE
BIBLIOGRAPHIE Etrangement on trouve peu d’études sérieuses sur le film, on doit essentiellement se rabattre sur des articles sortis à l’époque du second film, et qui reviennent sur le premier. De ce que je connais, je pourrais citer : Mad Movies #23 JUIN 1982 Pour finir, le fan ne pourra faire l’économie d’aller visiter de fond en comble le site :
Melvin |
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